Histoire d’une déconnexion

Voici une histoire que j’avais envie de vous raconter depuis longtemps, et dont l’actualité québécoise m’a rappelé l’importance de la partager avec vous

L’histoire commence avec deux chiffres:

Au 1er décembre 1960, Reykjavik et les municipalités environnantes comptaient 88315 habitants.
Le 30 septembre 1966, on évaluait qu’entre 12 et 13000 téléviseurs se trouvaient dans la région.

En 1930, l’Islande avait, à l’instar de ses voisins, instauré un rigide monopole d’État sur la radio. Jusqu’en 1983, il n’y eut en Islande qu’une seule station à la programmation conservatrice et austère, tout comme il n’y avait qu’une chaine de télévision ne diffusant que quelques heures en soirée jusqu’en 1986.

Pour les habitants des villes avoisinant la base militaire américaine de Keflavik, autant dire la moitié des Islandais, l’histoire est légèrement différente. En effet, à partir de 1952, l’Armed Forces Radio and Television Service Keflavik, avec la bénédiction du ministère des affaires étrangères, offrait une alternative sur la bande AM 24/7, 36 ans avant que la radio islandaise émette la nuit.

Le 4 mars 1955, la base se dote de sa propre station de télévision. L’émetteur n’étant pas trop puissant, le gouvernement islandais ne dit rien mais c’était mal connaître ses administrés. Un marché de la télé nait en Islande, les gens dépensant des sommes colossales pour acheter des appareils et construire des antennes très haute pour bien recevoir le signal de 50w.

L’alarme est sonnée par la gauche* en 1959: la télévision américaine est mauvaise pour l’Islande. À partir de 1961, un nouvel émetteur de 250w permet de bien couvrir la région sud-ouest et la télévision devient de plus en plus répandue dans la capitale islandaise. Vu la demande, la grille des programmes commence à paraître discrètement dans certains journaux.

Les centristes du Parti du Progrès s’inquiètent qu’une chaine étrangère a le monopole de la télévision en Islande. Le 13 mars 1964, 60 intellectuels signent une pétition demandant à l’Althing de faire restreindre l’AFRTS Keflavik aux seuls militaires. Ils jugent que, comme l’armée, la télévision américaine souille l’Islande.

Pendant que leurs élites cherchent à faire disparaitre le petit écran américain, les Islandais continuent d’acheter les précieux objets. Si bien que, lorsque la « vraie » télévision islandaise entre en ondes le vendredi 30 septembre 1966, elle est loin de n’avoir qu’une poignée d’auditeurs: on dénombre entre 12 et 13000 téléviseurs en Islande en ce moment.

On aurait pu croire que l’honneur était sauf: la « merde américaine » était désormais sous-titrée en islandais, brassée avec de la « haute culture » britannique, ouest-allemande et scandinave tout aussi sous-titrée auxquelles on ajoutait les nouvelles et, de temps en temps, une production locale.

Mais c’était encore trop. Le téléspectateur pouvait encore être contaminé s’il « pitonnait » et, à 8 heures contre 2-3, les chances restaient élevées que le « canal impérialiste » reste bien ancré dans les habitudes. Le 15 septembre 1967, les Américains plient et réduisent la portée du signal, qui n’atteint plus la capitale. C’était encore trop, en 1972, on le réduit de manière à ce qu’il dépasse à peine la zone où vivent les militaires et leurs familles.

Pas encore assez. Entre 1972 et 1974, les journaux islandais sont pleins d’éditoriaux et de courriers affirmant que la station de télévision américaine est illégale car elle brise la loi islandaise sur la radio. Sans doute écoeurés des mauvaises relations avec les autorités islandaises à cause de la télé, les États-Unis cèdent finalement en 1974: l’AFRTS Keflavik devient câblée, plus aucune minute, pas même une mire, ne viendra contaminer les Islandais.

Plus tard cette année là, le député Albert Gudmundsson se lève et demande le consentement de la chambre pour légaliser la télévision de Keflavik: ils sont CINQ à se lever.

Les leçons tirées de cet épisode sont multiples et demeurent très actuelles:

– Quand les élites s’imaginent connaître la Vérité, le peuple a toujours tort.
– Il est illusoire de croire que l’argent achète tout: il y avait des lobbies plus fort que celui des gens ordinaires ayant englouti des sommes colossales pour s’offrir un téléviseur.

* Les Islandais prendront néanmoins leur revanche. En 1984, une grève des fonctionnaires les prive de radio et de télé pendant un mois. Sous la pression populaire, le gouvernement abolit le monopole d’État en 1986.

2 Responses to “Histoire d’une déconnexion”


  1. 1 matvail2002 lundi, 16 août 2010 à 2:07

    La leçon est celle-ci, ce qui est bon pour les élites bien-pensantes l’est pour le peuple.

    Du moins, cela existe encore aujourd’hui avec le gouvernement Nord-Coréen qui met un bloc électrique prioritaire pour bloquer les chaînes venant de son voisin du sud, même si cela amène des pannes de courant répétés chez la population générale. Ce qui rappelle l’histoire de la vallée de l’ignorance.

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/86/West_german_tv_penetration.svg

  2. 2 derteilzeitberliner lundi, 16 août 2010 à 2:12

    Je vois ça comme étant très général, pas seulement sur le thème des médias. Et, tes exemples en font foi, ce n’était pas un comportement à l’honneur d’une démocratie🙂


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